Il aura donc fallu attendre 2026 pour que l’évidence soit à nouveau proclamée avec une telle clarté au cœur même des Nations Unies: on ne peut raisonnablement prétendre administrer l’ordre mondial du XXIe siècle avec une architecture du pouvoir largement héritée de l’après-Seconde Guerre mondiale.
À l’ouverture du débat général de la 81e session de l’Assemblée générale des Nations Unies à New York, le secrétaire général António Guterres a remis au centre de la scène internationale l’une des contradictions les plus persistantes de l’organisation : l’Afrique ne dispose toujours d’aucun siège permanent au Conseil de sécurité. Pour Guterres, la situation est désormais « injuste et indéfendable ». Le Conseil, a-t-il soutenu, doit être réformé afin de mieux refléter le monde actuel et de renforcer sa légitimité et son efficacité. Voilà ce qui est dit.
Mais pour l’Afrique, le véritable problème n’est plus seulement de savoir qui reconnaît l’injustice. Il est de savoir qui est réellement prêt à modifier les règles qui la perpétuent. 1945 appelle: il aimerait récupérer son Conseil de sécurité
Le Conseil de sécurité compte quinze membres. Cinq disposent d’un siège permanent: la Chine, les États-Unis, la France, le Royaume-Uni et la Russie. Ces cinq puissances disposent également du droit de veto.
Elle participe. Elle débat. Elle contribue aux Nations Unies. Ses crises occupent régulièrement l’agenda international. Ses États peuvent obtenir des sièges non permanents. Mais lorsqu’il s’agit de la catégorie la plus puissante du Conseil, celle des membres permanents, le continent reste dehors. La situation devient particulièrement difficile à défendre lorsqu’on se rappelle le contexte historique. Lorsque l’ONU fut créée en 1945, une grande partie de l’Afrique vivait encore sous domination coloniale. La structure institutionnelle née de cette époque a traversé huit décennies tandis que le monde, lui, s’est profondément transformé. Les empires coloniaux se sont effondrés. Des dizaines d’États africains sont devenus indépendants. L’Afrique compte aujourd’hui 54 États membres de l’ONU. Et pourtant, dans la catégorie permanente du Conseil de sécurité, le compteur africain affiche toujours: zero; Le monde a changé. La salle, elle, semble avoir oublié de changer les chaises. On parle beaucoup de l’Afrique. Mais décide-t-on avec elle?
C’est probablement ici que se trouve la contradiction la plus spectaculaire. L’Afrique est régulièrement au centre des discussions internationales sur la paix, les conflits, le terrorisme, les déplacements de populations, le développement, la sécurité alimentaire et le changement climatique. Le continent contribue également aux efforts internationaux de paix et de sécurité. Pourtant, lorsqu’arrive le moment de s’asseoir en permanence à la table où certaines des décisions les plus importantes concernant la sécurité mondiale sont prises, aucune chaise permanente ne porte le nom de l’Afrique. On pourrait presque en sourire si l’enjeu n’était pas aussi sérieux. L’Afrique est suffisamment importante pour être discutée, mais pas encore suffisamment représentée pour disposer d’une voix permanente dans le cercle où le veto peut déterminer le sort d’une résolution. C’est précisément cette contradiction que les appels à la réforme cherchent à corriger.
La position commune africaine ne consiste pas simplement à réclamer symboliquement « une place ». Dans les négociations sur la réforme du Conseil de sécurité, l’Afrique défend notamment l’attribution d’au moins deux sièges permanents et cinq sièges non permanents au continent. Elle demande également que les nouveaux membres permanents africains disposent des mêmes prérogatives que les membres permanents existants, y compris le veto aussi longtemps que celui-ci subsistera. Autrement dit, l’enjeu dépasse la photographie diplomatique. Installer deux représentants africains autour de la table tout en leur refusant les pouvoirs accordés aux autres membres permanents reviendrait à créer une permanence à deux vitesses: les permanents qui peuvent bloquer une décision et ceux qui seraient permanents surtout sur leur badge.
Ce serait une réforme remarquable. Surtout pour ne presque rien réformer.
Guterres a raison, mais Guterres ne peut pas seul changer la Charte “La déclaration du secrétaire général possède une importance politique et symbolique réelle. Elle renforce publiquement l’argument selon lequel la composition actuelle du Conseil ne correspond plus suffisamment aux réalités géopolitiques contemporaines.”
Le secrétaire général ne peut pas, d’un discours, créer de nouveaux sièges permanents. Une véritable réforme du Conseil exige une modification de la Charte des Nations Unies, ce qui suppose un niveau particulièrement élevé d’accord entre les États membres et, surtout, l’acceptation des cinq membres permanents actuels.
Car réformer le Conseil signifie nécessairement discuter du partage du pouvoir. Il est relativement facile d’applaudir le principe d’une ONU plus représentative. Il est beaucoup plus difficile de décider qui obtient une nouvelle chaise, quels pouvoirs accompagnent cette chaise et comment les détenteurs actuels du privilège acceptent de modifier un système dont ils sont précisément les principaux bénéficiaires.
L’Afrique n’a plus seulement besoin de déclarations affirmant qu’elle mérite une représentation permanente. Elle a besoin d’une réforme institutionnelle concrète. Les dirigeants africains auront également une responsabilité considérable: maintenir une position commune suffisamment cohérente pour éviter que les rivalités nationales ne deviennent le meilleur argument de ceux qui préfèrent reporter éternellement la réforme. Car une fois le principe des sièges permanents accepté, une question politiquement explosive apparaîtra inévitablement: Qui représentera l’Afrique? …… Nigeria? Afrique du Sud? Égypte? Une autre puissance africaine? Des sièges attribués selon un mécanisme de représentation régionale déterminé par l’Union africaine? … Ce débat viendra. Mais il ne doit pas devenir le prétexte idéal pour maintenir le statu quo.
La déclaration d’António Guterres remet donc une question fondamentale devant la communauté internationale. Une institution peut-elle durablement revendiquer une vocation universelle lorsque l’une des principales régions du monde demeure absente de sa catégorie permanente la plus puissante? Le secrétaire général a donné sa réponse : la situation est injuste et indéfendable.
Désormais, les discours ne suffisent plus. Parce qu’après plus de huit décennies, l’Afrique n’a pas besoin d’une nouvelle promesse soigneusement applaudie dans les couloirs de Manhattan. Elle a besoin d’une chaise. D’une vraie chaise. Avec les mêmes droits que les autres. Et surtout, d’une chaise qui ne disparaît pas lorsque les applaudissements de l’Assemblée générale prennent fin.
Le débat dépasse finalement la seule Afrique. Il concerne la crédibilité même du système multilatéral. Soit le Conseil de sécurité évolue pour mieux refléter le monde qu’il prétend représenter, soit l’écart continuera de se creuser entre l’idéal d’égalité proclamé par les Nations Unies et la distribution réelle du pouvoir au sein de leur institution la plus influente. António Guterres vient de remettre le problème sous les projecteurs. L’Afrique, elle, connaît le problème depuis longtemps. La question n’est donc plus de savoir si l’exclusion permanente du continent est difficile à défendre. La question est de savoir combien de générations africaines devront encore entendre qu’elle « doit changer » avant de la voir réellement changer.