QUAND L’OPPOSITION IVOIRIENNE SE MET EN GRÈVE ÉLECTORALE: LE PARI CASSE-COU FACE AU RÉGIME OUATTARA

Franck Gutenberg; USAFRICA NEWS
Getty Image

Dans un climat politique marqué par d’importantes suspicions de partialité et des revendications récurrentes de transparence, les mouvements d’opposition ivoiriens GPS (le mouvement dirigé par Guillaume Soro) et PPA-CI (la formation de l’ancien président Laurent Gbagbo) ont décidé de boycotter les élections législatives en Côte d’Ivoire. Ce retrait stratégique renvoie à une logique de contestation du système électoral en place, mais soulève aussi de très lourdes interrogations quant à ses impacts et à ses risques.

Pourquoi ce boycott?

Voici un panorama des principales raisons invoquées:

Insatisfaction quant à la composition de la Commission électorale indépendante (CEI) et à la qualité du fichier électoral. Le plan officiel du boycott de GPS en vue des législatives de mars 2021 évoquait « la libération de tous les prisonniers politiques et militaires, le retour de tous les exilés politiques, le nécessaire rééquilibrage de la CEI, l’audit du fichier électoral ». L’analyse de Freedom House indique que le cadre électoral ivoirien reste affaibli: « La commission électorale reste sous influence gouvernementale et le fichier recèle des lacunes importantes. » En déclinant la participation, GPS entendait souligner que les conditions d’un « jeu équitable » n’étaient pas réunies.

Contestations de la légitimité du pouvoir en place. Le troisième mandat d’Alassane Ouattara, bien que validé constitutionnellement après la révision de 2016, a été largement contesté par l’opposition. Le boycott apparaît alors comme un geste fort de dénonciation: « les élections législatives ne sauraient légitimer un régime que nous estimons issu d’une dérive constitutionnelle », résumait l’appel de GPS.
Pour le PPA-CI, créé en 2021, la non-participation s’affiche comme une posture radicale face à ce qu’il qualifie d’exclusion des grands candidats de l’opposition.

Volonté de créer un rapport de force politique. En se retirant des législatives, ces partis veulent dénoncer le système et attirer l’attention internationale, tout en mobilisant leur base autour d’un discours « anti-système ». Le boycott devient un outil de pression, non seulement domestique mais aussi international.

Les inconvénients du boycott

Un pari audacieux, mais dont les conséquences peuvent s’avérer lourdes :

Perte de représentation institutionnelle
En ne participant pas aux élections, le GPS et le PPA-CI abandonnent des sièges à pourvoir, se privant d’une présence à l’Assemblée nationale et d’un « canal officiel » pour influencer et débattre. Un affaiblissement, de fait, de leur poids politique.

Légitimité affaiblie vis-à-vis des électeurs
Le choix de ne pas participer peut être perçu comme un désengagement du terrain ou un passage à l’inaction, ce qui peut aliéner certains électeurs qui attendent une opposition « active ». Le risque d’être minorisé dans le jeu politique est réel.

Monopole du pouvoir renforcé
Le boycott ouvre la voie à la majorité pour remporter l’élection sans confrontation réelle, ce qui peut accroître la dominance du Rassemblement des Houphouëtistes pour la Démocratie et la Paix (RHDP) et réduire les contre-pouvoirs. Le choix stratégique peut donc se retourner contre l’opposition en lui retirant toute capacité de contrôle.

Effet « tourisme électoral » et fragmentation de l’opposition
Le retrait unilatéral pourrait affaiblir la dynamique collective de l’opposition, certaines formations pouvant choisir de participer et de gagner des sièges, tandis que d’autres boycottent. Cela fragilise l’idée d’un front unifié.

Bilan provisoire et enjeux pour la Côte d’Ivoire

La décision de GPS (au moins pour les législatives de 2021) de ne pas participer a été officiellement annoncée le 16 janvier 2021. Pour le PPA-CI, le boycott des législatives (notamment celles de 2025) a également été acté.
Le taux de participation aux législatives de 2021 est ressorti à environ 37,88 %, contre des taux historiquement bien plus élevés.

Pour la Côte d’Ivoire, ce type de boycott pose des défis sérieux :

Il remet en cause la représentativité des institutions élues et fragilise la « normalité démocratique ».

Il incite à poser la question: à quel moment le rôle de l’opposition est-il plus utile dans les urnes ou hors urnes?

Il pose un défi de cohésion nationale dans un pays encore marqué par les crises post-électorales et par la fragilité du climat politique.

Le boycott des législatives par GPS et PPA-CI est un geste stratégique lourd de sens, qui révèle le niveau de défiance à l’égard de l’état actuel du système électoral ivoirien. Il constitue un signal fort adressé tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays: l’opposition refuse de « tenir la place » plutôt que de la « changer ».
Mais ce choix comporte des coûts importants : perte de relais institutionnel, affaiblissement potentiel face au pouvoir en place et risque de marginalisation. L’histoire politique ivoirienne montre que s’exclure volontairement du jeu électoral n’est pas sans péril.

Pour la rédaction de USAFRICA NEWS, ce suivi mérite d’être étroit : observer comment les partis boycottants laissent le terrain à leurs adversaires, et mesurer si cette stratégie pèse plus lourd dans les urnes ou hors urnes. Le pari est à double tranchant : dénoncer un système ou s’en retirer, mais rester absent ne garantit pas de le changer.