NAVASE: L’ÎLE VOLÉE À HAÏTI QUE WASHINGTON REFUSE DE RESTITUER

Franck Gutenberg
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Une spoliation coloniale déguisée

L’histoire de l’île de la Navase est celle d’un vol camouflé sous le vernis du pragmatisme impérial. Située à environ 55 kilomètres au sud-ouest d’Haïti, l’île fut officiellement intégrée au territoire haïtien dès l’indépendance du pays en 1804. Pourtant, en 1858, les États-Unis en prennent possession, en s’appuyant sur le Guano Islands Act, une loi américaine autorisant la confiscation de territoires non habités riches en guano, cet engrais naturel prisé dans l’agriculture du XIXe siècle.

À l’époque, Washington justifie cette occupation comme étant dans l’intérêt économique national. Mais cette justification masque une réalité géopolitique plus brutale : la volonté de contrôler les routes maritimes des Caraïbes, affaiblir Haïti, et établir une présence stratégique dans l’hémisphère sud.

Une position stratégique ignorée mais cruciale

Bien que petite (environ 5 km²), la Navase occupe une position géostratégique majeure entre Haïti, la Jamaïque et Cuba. Elle permet un contrôle maritime sur les couloirs commerciaux, facilite la surveillance navale et constitue une base de repli potentielle dans une région instable. Ce n’est donc pas une coïncidence si les États-Unis, malgré les appels haïtiens, refusent obstinément de restituer l’île.

Aujourd’hui, la Navase est administrée par le U.S. Fish and Wildlife Service comme une “réserve naturelle inoccupée”, mais son accès est strictement limité, même aux scientifiques. Une manière subtile de geler tout débat sur sa souveraineté.

Haïti revendique, le monde détourne le regard

Haïti n’a jamais cessé de réclamer la restitution de l’île. Dès la fin du XIXe siècle, des diplomates haïtiens ont contesté la légitimité américaine sur ce territoire. En 1998, l’affaire est brièvement revenue dans les débats lors d’une mission conjointe d’exploration marine, mais sans suite politique.

Pourquoi cette indifférence internationale ? D’abord, parce que les États-Unis dominent les instances régionales, ensuite parce que la fragilité politique d’Haïti a souvent affaibli sa voix sur la scène diplomatique. Enfin, la Navase n’étant pas un territoire peuplé, les puissances mondiales la considèrent comme un “dossier mineur” à tort.

L’île oubliée de la justice historique

Au moment où les débats sur les réparations coloniales, les restitutions d’artefacts et les spoliations territoriales se multiplient, le cas de l’île de la Navase mérite d’être réexaminé. Il ne s’agit pas uniquement de souveraineté territoriale, mais aussi de respect de l’histoire, du droit international, et de la dignité d’un peuple trop souvent trahi.

L’île de la Navase est un miroir des rapports de force mondiaux : ce n’est pas sa taille qui compte, mais ce qu’elle révèle. Une Haïti isolée face à une Amérique dominante, une histoire effacée au profit d’intérêts stratégiques. Rendre la Navase à Haïti ne serait pas un acte de charité, mais un geste de justice longtemps différée.