LULA FACE À TRUMP À L’ONU: « LE BRÉSIL N’EST LE JARDIN DE PERSONNE » — QUAND LES QUESTIONS QUI DÉRANGENT BOUSCULENT WASHINGTON

Franck Gutenberg
LULA donnant so allocution A l’ONU/ Photo: UN

USAFRICA NEWS | ÉDITORIAL INTERNATIONAL

NEW YORK — À l’Assemblée générale des Nations Unies, certains dirigeants viennent réciter un discours. D’autres viennent défendre une position. Et puis, parfois, un chef d’État décide de rappeler aux grandes puissances une vérité qu’elles préfèrent entendre à voix basse.

Cette année, Luiz Inácio Lula da Silva a choisi de parler suffisamment fort.

Face à une Amérique de Donald Trump qui revendique ouvertement la primauté de ses intérêts, le président brésilien a livré un message dont le destinataire était difficile à confondre : “le Brésil n’est pas une arrière-cour, et sa démocratie n’est pas un dossier que Washington peut administrer depuis l’étranger.” Lula n’a même pas eu besoin de prononcer le nom de Trump. C’était peut-être là toute l’élégance de l’exercice. « LE BRÉSIL NE TIENT DANS LE JARDIN DE PERSONNE »

La formule a claqué dans l’enceinte des Nations Unies. Lula a déclaré que le Brésil ne pouvait être relégué dans le « jardin » d’une autre puissance. Derrière cette image se trouve une vieille question qui hante les relations entre Washington et l’Amérique latine : “les nations du Sud sont-elles véritablement souveraines, ou seulement souveraines tant que leurs décisions conviennent aux grandes puissances ?” Voilà la question qui dérange. Car Washington parle volontiers de souveraineté lorsqu’il s’agit de défendre ses propres frontières, ses institutions ou ses intérêts stratégiques.

Mais que se passe-t-il lorsqu’un autre pays réclame exactement la même chose ? Le principe devient soudain beaucoup plus compliqué.

Lula a également mis en garde contre les tentatives d’ingérence étrangère dans le processus électoral brésilien, à quelques jours d’un scrutin particulièrement sensible. Autrement dit : les Brésiliens choisiront le gouvernement du Brésil. Concept révolutionnaire ? Normalement, non. Mais en géopolitique, l’évidence devient parfois subversive lorsqu’elle est prononcée par le mauvais pays devant la bonne superpuissance.

TRUMP : « AMERICA FIRST ». LULA : ET LES AUTRES ?

Donald Trump, lui, n’a jamais caché sa philosophie : America First. À l’ONU, le président américain a une nouvelle fois défendu une vision fondée sur la puissance américaine, la souveraineté nationale et le rejet d’une partie des mécanismes du multilatéralisme international. Très bien. Mais Lula semble poser indirectement une question autrement plus embarrassante :

Si l’Amérique a le droit de mettre l’Amérique d’abord, pourquoi le Brésil n’aurait-il pas le droit de mettre le Brésil d’abord ?

Et pourquoi l’Afrique ne pourrait-elle pas mettre l’Afrique d’abord ? Pourquoi les Caraïbes ne pourraient-elles pas défendre leurs propres priorités ? Pourquoi les nations du Sud global devraient-elles applaudir le patriotisme des grandes puissances tout en étant accusées d’insubordination lorsqu’elles défendent le leur ? Voilà l’une des contradictions fondamentales du système international contemporain.

LA SOUVERAINETÉ NE PEUT PAS ÊTRE UN PRIVILÈGE VIP

Le problème dépasse largement Trump et Lula. Il touche au fonctionnement même de l’ordre mondial. Les grandes puissances invoquent le droit international quand celui-ci protège leurs intérêts, puis découvrent parfois soudainement les vertus de « l’intérêt national » lorsqu’il devient contraignant. Elles défendent la non-ingérence surtout lorsqu’il s’agit de leurs propres affaires. Elles réclament le respect des frontières tout en conservant une capacité considérable à exercer pressions économiques, diplomatiques et politiques ailleurs.

La souveraineté internationale ne peut pourtant pas fonctionner comme un salon VIP : accès illimité pour quelques-uns, file d’attente pour tous les autres.

C’est précisément pourquoi le discours de Lula dépasse le Brésil.

ET SI L’AFRIQUE POSAIT LES MÊMES QUESTIONS ?

C’est ici que l’intervention brésilienne devrait particulièrement interpeller l’Afrique. Car ce débat est aussi africain. Depuis des décennies, les dirigeants africains entendent parler de démocratie, de bonne gouvernance, de droits humains, de transparence et de souveraineté. Ces principes sont essentiels. Mais l’Afrique doit également avoir le courage de demander :

Qui fixe les règles ? Qui décide quand elles s’appliquent ? Pourquoi certaines crises déclenchent-elles sanctions, sommets internationaux et déclarations d’urgence, tandis que d’autres s’enlisent dans l’indifférence ? Pourquoi l’Afrique, avec plus d’un milliard d’habitants, demeure-t-elle sans siège permanent au Conseil de sécurité? Cette dernière question devient particulièrement difficile à esquiver lorsqu’on prétend défendre un ordre international véritablement représentatif. L’Assemblée générale de 2026 a d’ailleurs vu de nombreux États réclamer une réforme du Conseil de sécurité et une meilleure représentation de l’Afrique et des nations aujourd’hui marginalisées dans l’architecture du pouvoir mondial.

LE MONDE N’EST PLUS UNE COUR DE RÉCRÉATION AVEC UN SEUL SURVEILLANT

Le monde change. Lentement, parfois brutalement, mais incontestablement. Le Brésil parle davantage. L’Inde affirme ses intérêts. L’Afrique réclame une représentation plus juste. Les puissances moyennes veulent davantage d’autonomie. Et le Sud global refuse progressivement l’idée selon laquelle quelques capitales pourraient décider seules de ce qui constitue la démocratie, la sécurité, la justice ou l’ordre international. Cela ne signifie pas que Lula détient toutes les réponses. Cela ne signifie certainement pas que le Brésil est exempt de contradictions. Mais sur un point, son message mérite d’être entendu: “le respect ne peut pas être à sens unique.” On ne peut pas réclamer l’indépendance pour soi et l’obéissance pour les autres.

TRUMP ET LULA : DEUX VISIONS QUI SE HEURTENT

Ironie de cette Assemblée générale : Lula et Trump ont parlé l’un après l’autre, conformément à la tradition qui fait du Brésil le premier orateur du débat général, suivi du pays hôte, les États-Unis.

Deux présidents. Deux conceptions du monde. Trump présente une Amérique qui entend utiliser sa puissance pour défendre agressivement ses intérêts. Lula répond par la souveraineté, le multilatéralisme et le refus de l’ingérence. L’un dit, en substance : America First. L’autre répond : le Brésil n’est le jardin de personne. Et derrière cet échange à distance se cache probablement la véritable question de cette Assemblée générale :

Dans le nouvel ordre mondial, qui aura encore le droit de donner des ordres à qui ?

USAFRICA NEWS — NOTRE REGARD

À USAFRICA NEWS, nous refusons une lecture simpliste où Lula serait automatiquement le héros et Trump automatiquement le méchant. La géopolitique mérite mieux que des supporters dans les gradins. Mais elle mérite également mieux que le silence. Lorsqu’un dirigeant d’une puissance du Sud rappelle aux grandes nations que la souveraineté n’est pas leur propriété privée, cette parole mérite d’être examinée. Car demain, ce ne sera peut-être plus seulement le Brésil qui posera ces questions. Ce sera l’Afrique. Ce seront les Caraïbes. Ce seront les nations émergentes. Et peut-être qu’un jour, dans les couloirs feutrés de New York, Washington, Moscou, Pékin, Paris et Londres devront répondre à une question extraordinairement simple : Si toutes les nations sont souveraines, pourquoi certaines semblent-elles encore plus souveraines que les autres ?

Cette question-là, Lula ne l’a peut-être pas formulée exactement ainsi. Mais après son passage à la tribune de l’ONU, elle flotte désormais dans la salle. Et elle risque de déranger encore longtemps.

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