FAITS, FICTIONS ET POLITIQUE ÉTRANGÈRE: L’ACCUSATION DE « GÉNOCIDE BLANC » DE TRUMP CONTRE L’AFRIQUE DU SUD SOUS LE FEU DES CRITIQUES

By Franck Gutenberg
Le président américain remet au président sud-africain des articles qu’il affirme montrer des Sud-Africains blancs ayaient été tués, à la Maison Blanche (Kevin Lamarque/Reuters).

Lors d’une réunion tendue à la Maison Blanche, l’ancien président américain Donald Trump a pris de court son homologue sud-africain Cyril Ramaphosa en avançant des accusations explosives d’un prétendu « génocide blanc » en Afrique du Sud une affirmation non seulement démentie à plusieurs reprises, mais aussi critiquée pour sa nature inflammatoire et racialisée. 

Trump, s’exprimant dans le Bureau ovale, a présenté à Ramaphosa des vidéos, des articles de presse, et ce qu’il a qualifié de « preuves » d’un massacre systématique de fermiers blancs sud-africains. Il a demandé que les lumières soient tamisées pour projeter un montage vidéo contenant des chants anti-apartheid et des images trompeuses, dont une scène de manifestation mal représentée provenant de la République démocratique du Congo. Son accusation: les fermiers blancs seraient assassinés en toute impunité dans le cadre d’un programme de saisie des terres soutenu par l’État. 

Pourtant, les faits racontent une toute autre histoire. 

 

Distinguer les faits de l’alarmisme 

 

Des données indépendantes, des responsables sud-africains et des experts internationaux ont rapidement réfuté le récit de Trump. Selon les dernières statistiques criminelles de l’Afrique du Sud (avril–décembre 2024), seuls 36 des près de 20 000 meurtres enregistrés ont eu lieu dans des fermes et seulement sept des victimes étaient des agriculteurs. Aucune répartition raciale officielle n’est disponible, mais les analystes confirment que la majorité des victimes de crimes sont des Noirs sud-africains. 

« Il n’existe aucune preuve crédible d’un ciblage systématique des fermiers blancs en Afrique du Sud », déclare Anthony Kaziboni, chercheur principal à l’Université de Johannesburg. « La violence fait partie d’une criminalité généralisée, et non d’un génocide. » 

Même les données d’AfriForum, un groupe afrikaner de droite qui promeut le récit du « génocide blanc », s’accordent avec les tendances nationales en matière de criminalité. Leurs rapports indiquent moins de 50 meurtres liés aux fermes par an, avec des victimes noires et blanches. 

 

La controverse sur la réforme agraire 

 

L’indignation de Trump découle en grande partie d’une nouvelle loi sud-africaine sur l’expropriation des terres, signée par Ramaphosa plus tôt cette année. Cette loi autorise la saisie de terres pour des raisons d’intérêt public, avec compensation, bien qu’elle prévoit dans certains cas des expropriations sans compensation. Elle vise à corriger des siècles de dépossession foncière liée à l’apartheid ce n’est pas un appel à l’anarchie. 

Trump a présenté cette réforme comme une persécution des Afrikaners blancs. « Quand ils prennent la terre, ils tuent le fermier blanc », a-t-il affirmé. Ramaphosa a répondu calmement : « Il y a de la criminalité dans notre pays… mais la plupart des victimes sont noires. » 

Les historiens abondent dans ce sens. « La violence en Afrique du Sud est de nature criminelle, pas politique », soutient Saul Dubow, professeur d’histoire du Commonwealth à l’Université de Cambridge. « Les fermiers blancs restent économiquement privilégiés, souvent plus menacés par les tarifs douaniers que par des agresseurs. » 

 

Propagande et débat autour de “Dubul’ ibhunu” 

 

L’un des moments les plus controversés fut la diffusion par Trump d’une vidéo du politicien d’opposition Julius Malema chantant « Dubul’ ibhunu » (“Tuez le Boer”), un chant de protestation anti-apartheid. Certains critiques estiment que les paroles incitent à la violence contre les blancs, mais les tribunaux sud-africains et certains défenseurs affirment que ce chant doit être compris dans son contexte historique. 

« Les tribunaux insistent sur le fait que cette chanson représente un acte symbolique de résistance, et non une menace littérale », explique Kaziboni. Ramaphosa, de son côté, a condamné à plusieurs reprises ce genre de rhétorique, soulignant qu’elle ne reflète pas la politique du gouvernement. 

 

Désinformation et manipulation 

 

Les soi-disant preuves de Trump ont aussi été remises en question. Il a notamment présenté une image trompeuse de travailleurs de la Croix-Rouge en RDC, prétendant qu’il s’agissait de l’Afrique du Sud. Une scène qu’il a décrite comme un cimetière de masse n’était en réalité qu’un champ de croix blanches plantées symboliquement lors d’une manifestation en 2020 — ce n’étaient pas des tombes. 

« Ce genre de mise en scène déforme les faits et l’histoire plus profonde », selon Kaziboni. « Réduire des problèmes socio-politiques complexes à des slogans tels que “génocide blanc” nuit au dialogue et à la réforme. » 

 

Refroidissement diplomatique et enjeux économiques 

 

Au-delà de la rhétorique, l’administration Trump a mis en œuvre des mesures concrètes aux conséquences durables. Il a gelé l’aide destinée à l’Afrique du Sud, rappelé l’ambassadeur américain, et suspendu les tarifs préférentiels dans le cadre de l’African Growth and Opportunity Act (AGOA). Plus de 8 000 Sud-Africains ont perdu leur emploi dans le secteur du VIH/SIDA en raison des coupes de l’USAID. 

L’accueil de “réfugiés” blancs sud-africains contraste fortement avec la révocation par son administration du statut protégé des populations vulnérables venant d’Haïti, du Cameroun, du Venezuela ou d’Afghanistan. 

 

Sous le tumulte, un accord commercial en jeu 

 

Au milieu de cette agitation, Ramaphosa a tenté de recentrer la visite sur la coopération économique. Il a mis en avant les minéraux stratégiques de l’Afrique du Sud or, platine, vanadium essentiels à la stratégie de ré-industrialisation américaine. Trump a réagi avec des compliments vagues mais sans engagement concret. 

Bien qu’aucun accord commercial n’ait été conclu, les deux dirigeants ont convenu de poursuivre les discussions. Avec un avenir incertain pour l’AGOA et la menace de tarifs douaniers, l’Afrique du Sud tient à préserver son accès au marché américain. 

Les accusations de Trump n’étaient pas seulement controversées, elles étaient dangereusement trompeuses. Bien que les meurtres de fermiers en Afrique du Sud soient une réalité tragique, les présenter comme un génocide à motivation raciale ignore les faits, attise les tensions et menace les relations bilatérales. 

Ce qui demeure certain, c’est que la désinformation, lorsqu’elle est prononcée depuis le bureau le plus puissant du monde, peut redessiner les récits, fragiliser la diplomatie, et masquer le chemin vers une véritable justice et une réforme durable.