DOUALA, CAMEROUN — Il existe des pays où l’on réforme les institutions pour renforcer la démocratie. Et puis il existe le Cameroun, où chaque modification constitutionnelle semble soulever une question embarrassante: cherche-t-on véritablement à construire l’avenir de la République ou simplement à prolonger la vie d’un système politique qui refuse de se réinventer?
Au cœur de cette nouvelle controverse, Cabral Libii, président du Parti camerounais pour la réconciliation nationale (PCRN), réclame la nomination d’un vice-président de la République. Selon lui, cette désignation permettrait de garantir la continuité institutionnelle et de réduire les tensions autour de la succession présidentielle. L’argument peut sembler raisonnable. Mais derrière cette proposition se cache une interrogation bien plus fondamentale: le Cameroun a-t-il besoin d’un nouveau vice-président ou d’un véritable changement de système?
Une République où les fauteuils se multiplient, mais où les problèmes demeurent
Le 14 avril 2026, la révision constitutionnelle camerounaise a consacré le retour de la fonction de vice-président. Selon les nouvelles dispositions, celui-ci peut être nommé et révoqué par le chef de l’État et, en cas de vacance définitive de la présidence, achever le mandat en cours. Voilà donc une innovation institutionnelle majeure. Mais quelle innovation! Dans un pays où les citoyens attendent des réponses concrètes à leurs difficultés quotidiennes, la classe politique semble davantage préoccupée par l’identité du prochain occupant d’un bureau présidentiel que par l’amélioration des conditions de vie des populations. Le peuple réclame des perspectives économiques. On lui parle de succession.
La jeunesse réclame des emplois. On lui présente une nouvelle architecture institutionnelle. Les familles réclament des services publics efficaces. On leur explique les subtilités d’une nomination présidentielle. À ce rythme, le Cameroun pourrait finir par disposer d’une remarquable collection de titres officiels, sans pour autant résoudre les problèmes qui minent son développement. Le drame n’est pas de créer un poste de vice-président. Le drame serait de croire qu’un fauteuil supplémentaire constitue une politique de développement.
Cabral Libii: le pragmatisme politique peut-il devenir une contradiction?
Cabral Libii n’est pas un nouveau venu dans le débat institutionnel camerounais. Son parti avait notamment proposé des amendements visant à encadrer la nomination du vice-président par une validation parlementaire et à limiter le nombre de mandats présidentiels. Il serait donc injuste de prétendre qu’il n’a jamais défendu des mécanismes de contrôle démocratique. Cependant, sa récente insistance à nommer un vice-président soulève une question de cohérence politique. Comment dénoncer les insuffisances démocratiques d’un dispositif constitutionnel tout en réclamant avec autant de détermination son application?
Certes, Cabral Libii peut répondre qu’il agit en réaliste, dans le cadre juridique désormais en vigueur. Mais le réalisme politique ne devrait jamais dispenser un responsable de répondre aux interrogations légitimes des citoyens. Car entre accepter l’existence d’une disposition constitutionnelle et en faire une priorité nationale, il existe une différence considérable. Le Cameroun n’a pas besoin d’une opposition qui se contente de commenter les mécanismes du pouvoir. Il a besoin d’une opposition capable d’expliquer comment elle compte les transformer. À force de vouloir corriger le fonctionnement d’un système sans remettre suffisamment en question ses fondements, on risque de devenir le mécanicien permanent d’une machine que l’on promet pourtant de remplacer.
La succession présidentielle: le Cameroun serait-il devenu l’otage de ses propres institutions?
Le débat sur la vice-présidence dépasse largement la personnalité de Cabral Libii. Il révèle une inquiétude profonde concernant l’avenir institutionnel du Cameroun. Dans sa déclaration du 13 octobre 2026, le président du PCRN a alerté sur les risques de blocage et de tensions politiques si le poste de vice-président demeure vacant. Son inquiétude mérite d’être prise au sérieux. Mais pourquoi un pays doté d’une Constitution, d’un Parlement, d’un gouvernement, d’une justice et de nombreuses administrations devrait-il redouter autant une éventuelle succession présidentielle?
Une République véritablement solide ne devrait pas dépendre du destin d’un seul individu. Les institutions devraient être capables de fonctionner indépendamment de l’âge, de la santé ou de la présence physique de celui qui dirige l’État. Or, lorsque toute une nation semble suspendue aux calculs de succession, c’est la solidité même de son architecture institutionnelle qui mérite d’être interrogée. Le Cameroun ne peut éternellement organiser son avenir autour d’une seule question: qui viendra après Paul Biya? La question véritable devrait être: quel Cameroun voulons-nous construire après des décennies de concentration du pouvoir?
Une vice-présidence nommée: continuité républicaine ou succession organisée?
C’est ici que le débat devient particulièrement sensible. Le vice-président prévu par la Constitution révisée n’est pas directement élu au suffrage universel pour cette fonction. Il est désigné par le président de la République. Et cette désignation pourrait lui permettre, dans les circonstances prévues par la Constitution, d’exercer la magistrature suprême jusqu’au terme du mandat présidentiel. Autrement dit, le choix d’un seul homme pourrait déterminer l’identité de celui qui dirigera demain l’ensemble du pays. Il ne s’agit pas d’affirmer qu’une telle procédure serait automatiquement illégale. Elle est désormais inscrite dans l’architecture constitutionnelle.
Mais sa légalité ne fait pas disparaître le débat sur sa légitimité démocratique. Christian Ntimbane Bomo, président du parti Héritage, a d’ailleurs vivement contesté la position de Cabral Libii, estimant qu’une telle nomination pourrait favoriser une succession décidée en dehors d’une nouvelle consultation populaire. La controverse est donc réelle.
D’un côté, ceux qui défendent la continuité institutionnelle. De l’autre, ceux qui redoutent une transmission du pouvoir sans véritable arbitrage électoral. Et au milieu de cette confrontation, le peuple camerounais, qui mérite mieux qu’un rôle de spectateur dans la désignation de ses dirigeants. La stabilité est une nécessité nationale. Mais elle ne doit jamais devenir le prétexte commode permettant de reléguer la souveraineté populaire au second plan.
Pendant que les politiciens calculent, le peuple attend
Il serait peut-être temps de rappeler à l’ensemble de la classe politique camerounaise une réalité élémentaire: les institutions ne sont pas une fin en soi. Elles existent pour servir les citoyens. Une réforme constitutionnelle ne nourrit pas automatiquement une famille. Une nomination présidentielle ne crée pas spontanément des emplois. Un nouveau vice-président ne garantit ni la disponibilité des médicaments dans les hôpitaux, ni l’amélioration des écoles, ni la réduction des inégalités sociales. Le Cameroun doit évidemment préparer l’avenir de ses institutions. Mais cette préparation ne peut pas absorber indéfiniment le débat public au détriment des urgences économiques et sociales.
Car à quoi sert une République parfaitement organisée pour transmettre le pouvoir si elle peine à garantir à ses citoyens les conditions essentielles d’une vie digne ? La politique camerounaise donne parfois l’impression d’une immense réunion de copropriétaires discutant de la répartition des bureaux pendant que l’immeuble réclame d’importants travaux. Tout le monde veut connaître l’emplacement du prochain fauteuil. Mais qui se préoccupe suffisamment des fondations?
L’opposition camerounaise face à ses responsabilités historiques
Cabral Libii, Maurice Kamto et les autres figures de l’opposition peuvent défendre des stratégies différentes. C’est le principe même du pluralisme politique. Mais leurs divergences ne devraient pas masquer une exigence commune: proposer aux Camerounais des perspectives crédibles de transformation démocratique. L’opposition ne peut pas devenir une simple compétition de déclarations médiatiques. Elle ne peut pas non plus se réduire à une bataille permanente pour savoir qui possède la meilleure interprétation des intentions du pouvoir.
Les Camerounais sont en droit de demander des propositions concrètes sur l’indépendance de la justice, la transparence électorale, la lutte contre la corruption, la responsabilité des dirigeants et l’amélioration des services publics. Ils ont également le droit d’exiger de la cohérence. Car un responsable politique ne devient pas automatiquement un réformateur parce qu’il critique le gouvernement. Il le devient lorsqu’il présente une alternative crédible, défend des principes constants et accepte de soumettre ses propres propositions à la critique.
Le Cameroun mérite mieux qu’une succession de nominations
Le problème fondamental n’est pas de savoir si le prochain vice-président sera anglophone ou francophone, originaire du Nord ou du Sud, proche du pouvoir ou issu d’une autre sensibilité politique. Ces considérations peuvent avoir une importance dans un pays marqué par de profondes fractures historiques et sociales. Mais elles ne sauraient remplacer la question essentielle: quelles garanties démocratiques accompagneront l’exercice du pouvoir? Un changement de visage sans changement de méthode risque de ne produire qu’une nouvelle version des mêmes difficultés.
Une alternance véritable ne se résume pas au remplacement d’un dirigeant. Elle suppose des institutions capables de contrôler les gouvernants, de sanctionner les abus, de protéger les libertés et de permettre aux citoyens de choisir librement leurs représentants. C’est cette transformation que les Camerounais devraient pouvoir exiger. Et c’est sur cette ambition que les responsables politiques devraient être jugés.
USAFRICA NEWS: LE PEUPLE CAMEROUNAIS N’A PAS BESOIN D’UN SAUVEUR NOMMÉ PAR DÉCRET
Au bout du compte, le débat lancé par Cabral Libii a au moins un mérite: il remet au centre de l’actualité une question que le Cameroun ne pourra pas éviter éternellement, celle de l’organisation de son avenir politique. Mais il serait dangereux de réduire cette réflexion à la désignation d’un nouveau titulaire au sommet de l’État. Le Cameroun mérite une réflexion beaucoup plus ambitieuse. Il mérite des institutions qui fonctionnent sans dépendre de la volonté personnelle d’un dirigeant.
Il mérite une Constitution qui protège la souveraineté populaire plutôt qu’une simple mécanique de conservation du pouvoir. Il mérite une opposition qui propose des transformations profondes et un gouvernement capable de rendre des comptes. Cabral Libii a parfaitement le droit de défendre la nomination d’un vice-président. Ses adversaires ont tout autant le droit d’en dénoncer les risques. Mais ni les uns ni les autres ne devraient oublier l’essentiel : le véritable propriétaire de la République n’est ni le président, ni son éventuel vice-président, ni les chefs de partis politiques.
C’est le peuple camerounais. Et tant que cette évidence ne sera pas pleinement traduite dans le fonctionnement des institutions, le Cameroun pourra multiplier les nominations, les révisions constitutionnelles et les promesses de stabilité. Il continuera pourtant de tourner autour de la même interrogation fondamentale : Quand cessera-t-on enfin d’organiser le pouvoir autour des hommes pour commencer à organiser l’État autour des citoyens ? Car le Cameroun n’a pas besoin d’un fauteuil de plus pour faire avancer son histoire. Il a besoin d’une démocratie qui fonctionne, d’institutions qui rendent des comptes et d’une classe politique qui comprenne enfin que gouverner n’est pas hériter d’un pays, mais servir une nation.