CAMEROUN: 26 MILLIARDS DE FCFA POUR AFG BANK! LES BANQUES ENCAISSENT LES MILLIARDS, MAIS LES PME VERRONT-ELLES ENFIN LA COULEUR DE L’ARGENT?

Franck Gutenberg
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DOUALA, CAMEROUN — Vingt-six milliards deux cents millions de francs CFA! Voilà une somme qui mérite bien quelques applaudissements dans les salons feutrés de la finance africaine. Les banquiers peuvent afficher leurs ambitions, les institutions financières célébrer leurs partenariats et les communiqués officiels annoncer de nouvelles perspectives de croissance. Mais dans les marchés de Douala, les ateliers de Bafoussam, les petites entreprises de Yaoundé et les exploitations agricoles des régions camerounaises, une question autrement plus terre à terre continue de se poser: quand les milliards annoncés dans les conférences financières finiront-ils par atteindre ceux qui produisent réellement les richesses ?

Le 21 octobre 2026, le conseil d’administration de la Banque africaine de développement (BAD) a approuvé une facilité de 40 millions d’euros, soit environ 26,2 milliards de FCFA, destinée à AFG Bank Cameroun. L’objectif officiel est de renforcer le financement du commerce extérieur, d’accompagner les petites et moyennes entreprises (PME), de soutenir la production locale et de favoriser la création d’emplois.

Une ambition louable, incontestablement.

Mais chez USAFRICA NEWS, nous refusons de confondre les milliards annoncés avec les résultats effectivement obtenus. Car entre l’argent mis à la disposition d’une banque et celui qui permet à un entrepreneur de développer son activité, il existe parfois un parcours bien plus compliqué que ne le laissent entendre les communiqués institutionnels.

26,2 milliards de FCFA: une manne financière qui mérite quelques explications

Contrairement à ce que pourrait laisser croire une lecture rapide de l’annonce, les 26,2 milliards de FCFA ne constituent pas un chèque distribué gratuitement aux entrepreneurs camerounais. La facilité approuvée par la BAD repose sur deux mécanismes distincts. Le premier est une ligne de crédit pouvant atteindre 30 millions d’euros, soit environ 19,7 milliards de FCFA, destinée au financement du commerce. Elle s’étend sur trois ans et demi, avec une période de différé de trois ans. Le second est une garantie de transaction de 10 millions d’euros, soit environ 6,6 milliards de FCFA, valable cinq ans.

Cette garantie doit notamment faciliter la confirmation des lettres de crédit utilisées dans les opérations commerciales internationales. Autrement dit, une partie de l’enveloppe apporte des ressources de financement, tandis que l’autre sert à sécuriser certaines transactions. Il ne s’agit donc pas de 26,2 milliards de FCFA directement versés aux PME.

Cette distinction est fondamentale. Car dans le langage financier, les milliards circulent parfois plus facilement dans les annonces que dans les comptes des petits entrepreneurs. Et lorsqu’on parle de développement économique, les mots ont leur importance.

Des crédits bancaires en hausse de 32,1 %: mais qui bénéficie réellement de cette croissance ?

AFG Bank Cameroun présente une dynamique de croissance notable. Selon les données financières rapportées pour l’exercice 2025, l’établissement affichait environ 1 196,4 milliards de FCFA de dépôts et 812 milliards de FCFA de crédits à la clientèle. Ces deux indicateurs auraient progressé respectivement de 28,6 % et de 32,1 % sur un an. De quoi alimenter les présentations institutionnelles et illustrer l’expansion de l’établissement. Mais une banque qui augmente ses crédits de plus de 30 % ne démontre pas, par ce seul chiffre, que les petites entreprises bénéficient équitablement de cette croissance.

Combien de ces crédits ont été accordés aux PME? Quelle proportion a réellement financé les activités agricoles, les entreprises de transformation ou les jeunes entrepreneurs? Combien de demandes de financement ont été rejetées ? Et surtout, à quelles conditions les crédits ont-ils été octroyés? Voilà des informations qui permettraient de mesurer plus précisément les retombées économiques de cette croissance bancaire. Car une banque peut afficher des milliards de crédits supplémentaires sans que le petit entrepreneur du quartier ait davantage de chances d’obtenir un prêt.

Le paradoxe camerounais: des banques qui prêtent, mais des PME toujours sous-financées

Le problème du financement des petites entreprises au Cameroun n’est ni imaginaire ni nouveau. Dans une analyse publiée en mars 2026, le Fonds monétaire international (FMI) relevait une forte concentration du crédit bancaire au profit des grandes entreprises. Selon les données examinées par l’institution, les grandes entreprises avaient reçu environ 70 % des prêts bancaires aux entreprises entre le troisième trimestre 2021 et le deuxième trimestre 2025, contre 18 % pour les PME.

Le FMI soulignait également la prédominance des financements à court terme et le coût relativement élevé du crédit. Ces chiffres révèlent un déséquilibre structurel. D’un côté, des établissements bancaires disposant de ressources financières importantes. De l’autre, de nombreuses petites entreprises confrontées aux exigences de garanties, aux coûts du crédit et aux difficultés de financement de leurs investissements. Le résultat ?

Des entrepreneurs qui possèdent des projets, parfois des commandes et des débouchés commerciaux, mais qui ne disposent pas toujours des ressources nécessaires pour développer leurs activités. Et pendant que les institutions discutent de transformation économique, certains porteurs de projets continuent de découvrir qu’avoir une bonne idée ne suffit pas à convaincre une banque. Le financement exige naturellement une gestion rigoureuse des risques. Mais lorsque les mécanismes bancaires excluent durablement une partie du tissu productif, c’est toute l’économie qui peut en subir les conséquences.

Les femmes et les jeunes entrepreneurs: encore des promesses ou une véritable priorité?

L’une des dimensions importantes de cette opération concerne les engagements annoncés en faveur des PME, des femmes et des jeunes. Selon la BAD, la moitié de la ligne de crédit de 30 millions d’euros doit être consacrée aux PME. Cela représente jusqu’à 15 millions d’euros, soit environ 9,8 milliards de FCFA. Sur cette enveloppe destinée aux PME, 30 % doivent soutenir les entreprises dirigées par des femmes et/ou des jeunes. Un engagement qui mérite d’être salué, mais surtout suivi. Car annoncer des objectifs de financement inclusif constitue une première étape. Démontrer que les ressources ont effectivement atteint les bénéficiaires visés en constitue une autre.

Il faudra donc pouvoir répondre à plusieurs questions. Combien de femmes entrepreneures auront obtenu un financement? Combien de jeunes chefs d’entreprise pourront développer leurs activités? Quels secteurs économiques seront privilégiés? Les petites structures bénéficieront-elles de conditions adaptées à leurs capacités financières? Et comment les résultats seront-ils évalués? L’entrepreneuriat féminin et celui des jeunes ne doivent pas devenir de simples arguments de communication. Les femmes et les jeunes entrepreneurs n’ont pas seulement besoin d’être mentionnés dans les communiqués. Ils ont besoin de financements accessibles, de conditions transparentes et de possibilités réelles de croissance.

Financer le commerce extérieur: importer davantage ou produire enfin au CCameroun?

La facilité accordée à AFG Bank Cameroun doit notamment soutenir les entreprises actives dans l’agro-industrie, l’industrie manufacturière, l’agrobusiness et les opérations d’import-export. Elle pourra faciliter l’acquisition de machines, d’équipements et d’intrants nécessaires à la production. Cette orientation présente un intérêt économique évident.

Une entreprise camerounaise qui importe une machine pour transformer localement le cacao, le café ou d’autres matières premières peut contribuer à développer la valeur ajoutée nationale. Elle peut créer des emplois, renforcer les compétences industrielles et améliorer les capacités d’exportation du pays. Mais le financement du commerce extérieur soulève également une question stratégique. Les ressources serviront-elles principalement à importer des équipements productifs et à renforcer les exportations camerounaises, ou bénéficieront-elles davantage aux activités commerciales déjà bien établies ?

La distinction est essentielle. Car importer des machines pour produire localement n’a pas le même impact économique que financer exclusivement la distribution de produits finis importés. Dans un pays qui cherche à développer sa base industrielle, l’orientation des financements doit faire partie du débat public. Le Cameroun ne peut pas prétendre construire une économie productive en se contentant d’être un immense marché de consommation pour les produits fabriqués ailleurs. Le commerce international est nécessaire. Mais il doit aussi contribuer à renforcer les capacités de production nationales.

La BAD finance, AFG Bank distribue: qui devra rendre compte des résultats?

La Banque africaine de développement intervient précisément pour contribuer au développement économique du continent. Ses instruments de financement visent à soutenir l’investissement, les entreprises et les échanges commerciaux. Dans cette opération, AFG Bank Cameroun constitue un intermédiaire financier chargé de déployer les mécanismes prévus dans le cadre du partenariat. Il est donc légitime de s’interroger sur les modalités de suivi des engagements annoncés. Quels indicateurs permettront de mesurer les financements effectivement mobilisés? Combien d’entreprises auront bénéficié de la facilité ?

Quelle proportion des opérations soutenues aura contribué à la production locale? Combien d’emplois auront été créés ou maintenus ? Et dans quelle mesure les PME auront-elles bénéficié des ressources prévues? Ces questions ne constituent pas une remise en cause de la légitimité de l’opération. Elles traduisent une exigence de transparence et d’évaluation. Une institution de développement ne devrait pas être jugée uniquement sur les montants qu’elle approuve. Elle devrait également pouvoir démontrer les résultats économiques et sociaux des interventions qu’elle soutient.

L’Afrique manque-t-elle réellement d’argent ou de mécanismes pour financer ses entreprises?

La question dépasse largement le Cameroun. Dans son rapport 2025 sur le financement du commerce en Afrique, présenté en mai 2026, la BAD estimait que la demande non satisfaite en matière de financement du commerce se situait entre 74 et 92 milliards de dollars en 2024. Ces chiffres illustrent l’ampleur des besoins financiers du continent. Ils montrent également que les difficultés d’accès au financement ne peuvent pas être résolues uniquement par quelques opérations ponctuelles, aussi importantes soient-elles. Il faut des mécanismes durables, des instruments de garantie adaptés, une meilleure évaluation des risques et des produits financiers correspondant aux réalités des entreprises africaines.

Le développement du continent exige également un environnement économique favorable à l’investissement productif. Car il serait paradoxal de multiplier les programmes destinés aux PME sans s’attaquer aux obstacles qui compliquent leur accès au crédit. L’Afrique a besoin de banques solides et rentables. Mais elle a aussi besoin de banques capables de comprendre les réalités de ses entrepreneurs. Et surtout, elle doit éviter que le financement du développement ne devienne un exercice où les institutions célèbrent les montants engagés tandis que les bénéficiaires potentiels attendent toujours les résultats.

USAFRICA NEWS: les 26 milliards ne doivent pas devenir une simple victoire de communication

L’appui de la BAD à AFG Bank Cameroun représente une possibilité réelle de renforcer le financement des échanges commerciaux et d’accompagner les entreprises camerounaises. Il serait injuste d’en nier le potentiel. Mais il serait tout aussi imprudent de considérer cette opération comme une réussite économique avant même d’en avoir mesuré les résultats. Pour USAFRICA NEWS, la véritable question n’est pas de savoir si AFG Bank Cameroun est capable de mobiliser davantage de ressources financières. L’enjeu est de déterminer comment ces ressources contribueront à transformer les capacités productives du pays.

Il faudra notamment observer les conditions d’accès aux financements, la diversité des entreprises bénéficiaires, les investissements réalisés et les retombées sur l’emploi. Les engagements concernant les PME, les femmes et les jeunes devront faire l’objet d’une attention particulière. Car le développement économique ne se mesure pas seulement à travers les bilans bancaires. Il se mesure également dans les entreprises qui se créent, les activités qui se développent, les emplois qui se consolident et les productions locales qui deviennent plus compétitives.

26 MILLIARDS POUR LE COMMERCE: ET SI, POUR UNE FOIS, LES PETITS ENTREPRENEURS ÉTAIENT LES VÉRITABLES GAGNANTS?

Vingt-six milliards deux cents millions de francs CFA. Le montant est considérable. L’ambition annoncée est encourageante. Et le partenariat entre la Banque africaine de développement et AFG Bank Cameroun pourrait contribuer à améliorer le financement du commerce extérieur. Mais une vérité mérite d’être rappelée : l’approbation d’une facilité financière n’est pas encore la preuve d’un développement économique réussi.

Les entrepreneurs camerounais n’ont pas besoin uniquement de nouvelles annonces financières. Ils ont besoin de crédits adaptés, de garanties accessibles, de procédures transparentes et d’un environnement permettant à leurs entreprises de se développer. Les institutions financières, de leur côté, doivent concilier ces besoins avec la prudence bancaire indispensable à leur stabilité. C’est cet équilibre qui déterminera la portée réelle de l’opération. Car pendant que les grands établissements annoncent leurs milliards, les petits entrepreneurs continuent de compter leurs dépenses, de rechercher des financements et de lutter pour maintenir leurs activités.

Le véritable succès ne sera pas d’avoir annoncé 26,2 milliards de FCFA. Il sera de pouvoir démontrer, demain, combien d’entreprises camerounaises auront effectivement grandi grâce à ces ressources.

Et si ces milliards permettent à des PME de transformer davantage de matières premières, de conquérir de nouveaux marchés et de créer des emplois, alors l’opération méritera pleinement d’être saluée. Dans le cas contraire, elle restera surtout une annonce financière de plus. Et l’Afrique en a déjà entendu beaucoup.

USAFRICA NEWS continuera donc de poser la question que les chiffres ne suffisent pas à résoudre: à qui profite réellement l’argent destiné au développement africain ?