Le Cameroun vient peut-être d’inventer un nouveau concept géopolitique: la souveraineté sous-traitée.
Selon une enquête du New York Times confirmée par plusieurs sources diplomatiques et humanitaires, une quinzaine de migrants africains non camerounais originaires notamment du Sénégal, de la Sierra Leone et de l’Éthiopie ont été expulsés des États-Unis puis discrètement transférés à Yaoundé au cours des dernières semaines. Huit d’entre eux seraient arrivés le 15 février, après une première vague en provenance de Louisiane à la mi-janvier.
Officiellement? Rien. Officieusement? Beaucoup.
Ces individus ne sont ni des citoyens camerounais, ni des résidents légaux du pays. Certains bénéficiaient même de protections judiciaires sur le sol américain. Pourtant, ils se retrouvent aujourd’hui hébergés dans une résidence mise à disposition par l’État camerounais, sous la supervision de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), dans ce qui ressemble de plus en plus à une plateforme africaine de rétention externalisée.
Exporter les migrants, importer la crédibilité
Depuis plusieurs années, les puissances occidentales cherchent à délocaliser la gestion de leurs flux migratoires vers des États tiers, souvent via des accords bilatéraux opaques, jamais soumis à débat public. Le Royaume-Uni a tenté le Rwanda. L’Union européenne négocie avec la Tunisie. Et désormais, les États-Unis semblent explorer leur propre version du modèle: le transfert vers des pays africains politiquement dociles.
Le Ghana aurait été approché. Le Rwanda aurait décliné.
Le Cameroun, lui, aurait accepté.
Aucun accord formel n’a été rendu public entre Washington et Yaoundé. Ni le ministère des Relations extérieures, ni celui de la Communication n’ont été en mesure de préciser les conditions encadrant la présence de ces migrants sur le territoire camerounais. Pire: des journalistes et un avocat ayant tenté d’en savoir plus ont été brièvement interpellés avant d’être relâchés.
Silence d’État, vacarme moral
Selon Maître Joseph Frou, avocat impliqué dans le dossier, ces personnes ne peuvent être renvoyées dans leurs pays d’origine en raison de risques avérés de persécution. En les acceptant sur son sol, le Cameroun se retrouverait donc juridiquement contraint de leur accorder une protection internationale, autrement dit, de les traiter comme des réfugiés.
Mais à quel prix? Et en échange de quoi ?
Car pendant quoi?rtains États africains refusent de devenir les zones tampons d’un Occident obsédé par le contrôle migratoire, d’autres semblent y voir une opportunité : celle de renforcer leur légitimité internationale, de monnayer leur coopération sécuritaire ou d’obtenir des faveurs diplomatiques dans d’autres dossiers sensibles.
Le problème, c’est que cette stratégie se déploie dans l’ombre sans débat démocratique, sans transparence institutionnelle, et sans consultation des populations concernées.
Diplomatie ou délocalisation des responsabilités?
En accueillant des migrants expulsés d’un pays tiers vers un autre pays tiers, le Cameroun s’inscrit dans une logique qui dépasse la simple hospitalité. Il devient un maillon actif d’un système global d’externalisation migratoire, où les droits humains deviennent variables d’ajustement dans des négociations géopolitiques inavouées.
À ce stade, la question n’est plus seulement de savoir combien de migrants ont été transférés à Yaoundé.
Mais bien: Le Cameroun est-il en train de louer ses frontières pour acheter sa place à la table des puissants?
Et si oui, qui paiera la facture?